Quand l’anglais parle encore un peu français
Faux cousins · · 2 min de lecture
Les mots du voyage : cow, beef, pig, pork, sheep, librairie, actual, actuel
On se plaint souvent de l’invasion des anglicismes dans le français moderne : brainstorming, feedback, spoiler… Mais l’histoire des langues aime les retournements de situation. Car l’anglais moderne doit lui-même une quantité impressionnante de vocabulaire au français.
Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à 1066. Cette année-là, Guillaume, duc de Normandie, conquiert l’Angleterre et devient Guillaume le Conquérant. Pendant les siècles qui suivent, le français — notamment sous ses formes anglo-normandes — occupe une place importante dans la cour, l’administration, la justice et les milieux dirigeants, tandis que l’anglais continue d’être parlé par une grande partie de la population.
Cette coexistence va profondément transformer le vocabulaire anglais. On retrouve aujourd’hui des couples étonnants : cow et beef, pig et pork, sheep et mutton. Les premiers viennent de l’ancien fonds germanique de l’anglais ; les seconds sont issus du français.
Mais attention à une histoire très séduisante que l’on raconte souvent. On dit parfois que les paysans anglo-saxons auraient élevé les animaux (cow, pig, sheep) tandis que les nobles normands, qui parlaient français, auraient mangé leur viande (beef, pork, mutton). La langue aurait ainsi conservé la trace de cette séparation entre ceux qui travaillaient dans les champs et ceux qui mangeaient à table.
C’est une belle histoire. Mais elle est trop simple pour être réellement historique. Les documents médiévaux montrent notamment que des formes françaises comme boef pouvaient aussi désigner l’animal lui-même, et que la distinction nette entre le nom de l’animal vivant et celui de sa viande s’est construite progressivement. Le célèbre récit d’une séparation linguistique parfaitement parallèle à la division sociale relève donc davantage de la légende linguistique que d’une règle médiévale bien établie.
L’influence française sur l’anglais ne s’arrête évidemment pas à la cuisine. Regardez library et « librairie ». Les deux mots remontent à la même famille latine et ont longtemps circulé avec des sens proches liés aux livres. Mais leurs chemins se sont séparés : l’anglais library désigne aujourd’hui une bibliothèque, tandis que le français « librairie » désigne principalement un commerce de livres.
Même phénomène avec actual. En anglais, actual signifie généralement « réel », « véritable », « effectif ». En français, « actuel » signifie « qui appartient au présent ». Deux mots presque identiques. Deux histoires sémantiques différentes. Pourtant, le français a d’abord dit actuel pour « réel, effectif », au XVIe siècle, avant de glisser au XVIIIe vers « qui appartient au présent ».
Et c’est là toute la beauté des faux amis : ils se ressemblent tellement qu’on croit les connaître. Finalement, quand un francophone apprend l’anglais, il ne rencontre pas seulement une langue étrangère. Il rencontre parfois un vieux cousin qui a grandi de l’autre côté de la Manche.
Sources
- contributeurs de Wikipédia, Wikipédia, s.v. Anglo-normand (langue)
- Anglo-Norman Dictionary, s.v. boef
- Douglas Harper et Talia Felix, Online Etymology Dictionary, s.v. beef
- Douglas Harper et Talia Felix, Online Etymology Dictionary, s.v. mutton
- Douglas Harper et Talia Felix, Online Etymology Dictionary, s.v. library
- Douglas Harper et Talia Felix, Online Etymology Dictionary, s.v. actual
- ATILF / CNRS, Trésor de la langue française informatisé, s.v. librairie
- ATILF / CNRS, Trésor de la langue française informatisé, s.v. actuel
- Henriette Walter, Honni soit qui mal y pense : l'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais