D’abricot à zéro : quand l’arabe a voyagé avec les mots
Mots voyageurs · · 2 min de lecture
Et si certains des mots les plus ordinaires de notre quotidien étaient de véritables voyageurs ? Des mathématiques à la cuisine, du commerce aux sciences, la langue française a accueilli au fil des siècles de nombreux mots venus de l’arabe. Mais ces mots n’ont pas toujours effectué un trajet direct. Certains avaient déjà beaucoup voyagé avant d’arriver jusqu’à nous.
Prenons « zéro ». Le concept du zéro et son utilisation dans un système de numération positionnelle se sont développés dans la tradition mathématique indienne. Le terme sanskrit śūnya, associé à l’idée de « vide », a été rendu en arabe par ṣifr, qui signifie lui aussi « vide » ou « zéro ».
Le mot a ensuite poursuivi son voyage vers l’Europe. Le latin médiéval zephirum, emprunté à l’arabe ṣifr, donne naissance à des formes italiennes comme zefiro, puis zero. C’est cette dernière forme qui finira par s’imposer en français : « zéro ».
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le français « chiffre » appartient à la même famille. L’ancien français chiffre a d’abord pu désigner le zéro, avant que le mot ne se spécialise progressivement pour désigner les signes servant à représenter les nombres. Autrement dit, « zéro » et « chiffre » sont bien des parents : deux mots issus du même ancêtre arabe, mais qui ont emprunté des chemins différents.
Et puis il y a « abricot ». Son histoire ressemble à une véritable odyssée méditerranéenne.
À l’origine se trouve le latin praecoquum, lié à praecox, « précoce », en référence au fruit qui mûrit tôt. Le mot est passé dans le grec sous une forme comme praikokion, puis a poursuivi son voyage jusqu’au monde arabe, où il a pris la forme barqūq, précédée de l’article al- : al-barqūq. De là, le mot est revenu en Europe par les langues de la péninsule Ibérique : l’espagnol albaricoque et le portugais albricoque sont notamment à l’origine de notre « abricot ».
Le voyage n’a donc pas été un simple : latin → français. Il ressemble davantage à ceci : latin → grec → arabe → langues romanes → français.
Et c’est précisément ce qui rend l’étymologie fascinante. Les mots ne naissent pas toujours quelque part pour attendre sagement qu’une autre langue les adopte. Ils circulent, se transforment, changent parfois de prononciation et de sens, puis repartent ailleurs. Et parfois, un simple abricot ou un zéro en porte encore la trace.
Sources
- ATILF / CNRS, Trésor de la langue française informatisé, s.v. chiffre
- ATILF / CNRS, Trésor de la langue française informatisé, s.v. zéro
- ATILF / CNRS, Trésor de la langue française informatisé, s.v. abricot
- Académie française, Dictionnaire de l'Académie française, 9e éd., en cours, s.v. abricot