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Bougie : le mot que Bgayet a donné au monde

Mots voyageurs · · 3 min de lecture

Les mots du voyage : bougie, Bougie, bougeoir, chandelle, cire, suif, acide stéarique, bugia, chiffre, zéro, zephirum, bourgeois, بجاية Bijāya (Romanisation relevée par l'éditeur, d'après la source citée sur la fiche), Bgayet

Yemma Gouraya veille sur la ville

Chaque fois que vous soufflez les bougies d’un gâteau d’anniversaire, vous soufflez sur une ville de Kabylie. Bgayet, Béjaïa en arabe, s’appelait Bougie en français. Au Moyen Âge, elle exportait vers l’Europe une cire si réputée que la marchandise a fini par prendre le nom du port.

Une cire qui a fait parler d’elle

Génois, Pisans, Vénitiens et Catalans se pressent alors dans le port de Bgayet. Ils y chargent de la laine, des peaux, des plumes d’autruche, et de la cire. Les Catalans y ont même leur entrepôt dès 1258.

Le français suit le mouvement. Vers 1300, bougie désigne la cire fine dont on fait les chandelles ; en 1493, la chandelle elle-même. On disait « chandelle de Bougie », puis on a gardé le dernier mot, plus court.

Chandelle ou bougie ?

Pendant des siècles, ce n’était pas la même chose. La chandelle, en suif, fumait et sentait la graisse animale, mais tout le monde pouvait se l’offrir. La bougie, en cire, brûlait proprement et coûtait cher.

La chimie a fini par mettre la bougie à la portée de tous. En 1825, Chevreul et Gay-Lussac brevètent l’acide stéarique pour l’éclairage, et la production industrielle démarre en 1831. La chandelle a perdu la bataille, mais elle garde de beaux restes : on doit toujours une fière chandelle, jamais une fière bougie.

Un mot qui a voyagé

Le nom de Bgayet a fait du chemin depuis. On le trouve sous le capot des voitures, avec la bougie d’allumage, et à l’hôpital, où une bougie est aussi une sonde médicale. L’espagnol en a fait bujía, une chandelle, et l’italien bugia, un petit bougeoir : deux emprunts au français, selon le TLFi.

Le catalan, lui, a pris un chemin de traverse. Les marchands rapportaient de Bougie de la cire, mais aussi des singes. Résultat : au Moyen Âge, bogia y désignait… un singe.

Quant aux Américains qui trouvent quelque chose bougie, « embourgeoisé », ils ne pensent pas à la Kabylie. Leur mot vient de bourgeois.

Bgayet, capitale amazighe

Bgayet (ⴱⴳⴰⵢⴻⵜ en tifinagh) est le nom kabyle de la ville. Ibn Khaldoun le rattachait déjà à une tribu berbère du lieu. Les Romains disaient Saldae, les Arabes Bijāya, et c’est de la forme arabe Bugāya que le Trésor de la langue française fait venir notre bougie.

La ville médiévale est l’œuvre d’une dynastie berbère, les Hammadides. L’émir An-Nasir la fonde en 1067-1068 et la baptise de son propre nom, An-Nāṣiriya. Le nom ne prend pas : Bgayet garde le sien.

Elle devient vite une ville de savants. Le soufi Abou Madyane y enseigne. Raymond Lulle y prêche en 1307, et y passe six mois en prison. Ibn Khaldoun y est chambellan en 1365.

Fibonacci, l’élève de la douane

À la fin du XIIe siècle, un scribe pisan travaille à la douane de Bougie. Il y fait venir son fils pour qu’il apprenne à compter. Le garçon y découvre les « neuf figures des Indiens », les chiffres que nous utilisons aujourd’hui.

Ce garçon, c’est Léonard de Pise, dit Fibonacci. En 1202, son Liber abaci les fait connaître largement en Europe, et le zephirum qu’il y écrit est l’ancêtre de notre zéro. Bgayet a donc donné au monde de quoi s’éclairer, et de quoi compter les bougies.

Sources

Sources

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